Scene comique entre le diable et un procureur.

Anonymous.

1789.

Au sujet de Madame Chicane, chassée des
Terres de France ; & revenant en Enfer.

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La scène se passe dans le vestibule du Palais du Souverain des Enfers.

LE DIABLE.

AH ! te voilà, Grippe-fou, je suis bien charmé de te voir. Tu étois à Paris le plus fidele de mes serviteurs..... Mais qu'as-tu ? Tu me parois bien triste. Aurois-tu de fâcheuses nouvelles à m'annoncer ?

LE PROCUREUR.

Souverain des Enfers, les temps ont bien changé ! Il y a , dans le Pays d'où je sors un concert étonnant, pour parvenir au bien. Les François, autrefois si frivoles,

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si libertins, travaillent avec une ardeur incroyable à l'amélioration de la chose publique.

De toutes parts, on fait en France une guerre sanglante au crime. Les frippons y sont poursuivis avec une ardeur qui n'a pas d'exemple. Dès qu'on s'y fait connoître par un trait de scélératesse, par un tour de Cartouche, enfin, par quelque gentillesse diabolique, on est aussi-tôt menacé de la lanterne de la Grêve. Personne ne peut prononcer un mot anti-populaire, sans entendre aussi-tôt plusieurs voix s'écrier : à la lanterne, à la lanterne ! Vous ne sauriez croire combien cette fatale lanterne fait trembler vos amis les plus zèlés. Seigneur Satan, je crois que le temps de votre régne, en France, est passé. Non-seulement on est occupé à bannir de ce Royaume la cohorte innombrable des abus que vous aviez eu l'adresse d'y introduire ; mais je vous apprendrai encore que l'Aristocratie est sur le point d'y pousser le dernier soupir, & que Madame Chicane, votre fille chérie, se dispose à partir pour son pays natal. On ne veut plus la souffrir dans les terres de France. C'en est fait, la troupe innombrable des Procureurs va perdre son unique espoir, sa protectrice, sa Souveraine.

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Vous la verrez, sans doute, arriver bien-tôt ici avec un cortège considérable. Pour moi, qui ai toujours été son courtisan, son favori, moi qui connoissois son allure insidieuse, ses ruses perfides, ses artifices de furies, ses finesses infernales, moi qui perds tout en perdant la Chicane, je viens vous faire part de cet événement imprévu, & me fixer dans votre Empire.

LE DIABLE.

Tu m'annonce là des choses fort désagréables. Je vois que j'ai perdu une partie de l'influence que j'avois dans la Monarchie françoise..... Comment, on veut chasser la Chicane de toutes les terres de France ! Es-tu bien sÛr de cela ? Les Provinces du Maine & de Normandie n'ont-elles pas réclamé contre cette innovation ? Cependant ma fille avoit un grand nombre de partisans dans ce Pays. Les Normands sur-tout lui faisoient une cour assidue. Il faut, cher Grippe-fou, que tu ne sois pas parfaitement instruit. Je doute que le renvoi de la Chicane soit pleinement décidé. Elle faisoit vivre un trop grand nombre de frippons, pour qu'on se décide à l'exiler des terres France.

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LE PROCUREUR.

Je ne vous dis pas, Seigneur Satan, que son bannissement sois entiérement décidé : mais , selon toute apparence, il le sera bientôt. La plupart des François demandent à grands cris une réforme dans les Tribunaux de Justice. On prétend que l'Assemblée Nationale va s'occuper incessamment de cet objet, & qu'il ne sera plus question de Procureurs.

LE DIABLE.

Il faut convenir que l'Assemblée Nationale est bien contraire à mes intérêts ! Je crois fort que malgré tous mes projets elle parviendra à régénérer la France.

LE PROCUREUR.

Vous avez donc essayé d'empêcher cette régénération ?

LE DIABLE.

Peux-tu en douter ? Crois-tu que je sois bien bien aise de voir ma puissance s'affoiblir ? Crois-tu que je puisse voir , sans un noir chagrin, l'autel de la Liberté s'élever sur les ruines de celui de l'Aristocratie ? Oui, mon ami Grippe-fou, j'ai essayé plusieurs fois de retarder les succès

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du Patriotisme. C'est moi qui ai donné l'idée de sa fameuse séance Royale. C'est moi qui ai rempli du poison qui circule dans mes veines, le c¦ur de la......., du Comte d'......, du Prince de C..... C'est moi qui avois imaginé la coalition formidable de la majorité de la Noblesse , du haut Clergé, & des douze Parlemens. C'est moi qui présidois au Comité anti-populaire de la Polignac. C'est moi qui trompai les regards de Louis XVI, par un tableau illusoire. C'est moi qui formai derniérement le plan de la fameuse conspiration contre le Peuple, & qui demandai le renvoi du Ministre Necker. Tu vois encore en moi celui qui donna la liste des Ministres qui devoient remplacer les partisans de cet ami de la Nation. Tu vois celui qui suscita le violent Broglie, & qui remplis son ame des vapeurs enivrantes de l'ambition. Tu vois en Satan celui qui, la veille du jour où le complot destructeur devoit s'exécuter, présida aux danses bachiques des favoris de la......, du Comte d'......., & tous les suppots de l'Aristocratie, avec les Pandours & les Hussards. Tu vois dans le Roi des Enfers celui qui poussa le fougueux Lambesc dans le jardin des Thuileries, & qui guida le sabre de ce
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Prince cruel ; c'est moi qui animois la voix de Desp ......, lorsque dans l'Assemblée Nationale il parloit du Peuple avec tant de mépris, & qu'il comparoit les Communes de France aux Communes d'Angleterre qui conduisirent leur Roi sur l'échafaud. C'est moi qui excitois ce Parlementaire à s'écrier dans la Chambre de la Noblesse, que certains Membres de l'Assemblée Nationale étoient coupables de haute trahison, & qu'il falloit faire leur procès. C'est moi qui ai versé le venin des Furies dans le c¦ur du Seigneur de Quincey. Enfin, c'est moi qui, ces jours-ci, ai trouvé le moyen de rallentir pour un moment le Patriotisme de l'Abbé Sieyes, & qui l'ai porté à s'élever contre l'entiere abolition des dîmes Ecclésiastiques.

LE PROCUREUR.

Voilà , Seigneur Satan, des exploits dignes du Souverain des Enfers. Je vois que vous êtes toujours d'une activité incomparable. Cependant l'Assemblée Nationale continue ses opérations ; & le Génie du bien acquiert tous les jours de nouveaux partisans , vous vous ralentissez donc , Seigneur Satan. Vous serez obligé d'avouer votre défaite.... Vous m'avez fait mention de plusieurs personnages que

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vous avez employés pour l'exécution de vos projets.... Et le Comte de M.... vous n'en dites rien ? Néanmoins vous le connoissez particuliérement, il a été même en commerce de lettres avec vous (1).

LE DIABLE.

Oh pour celui-là, je ne peux pas compter sur lui. Je serois tenté de croire qu'il m'oublie entiérement ; cependant autrefois nous étions bons amis, & vous savez que pour sa Correspondance de Prusse, je lui servis de Secrétaire. Maintenant il renonce à moi, il ne parle que de Liberté, de Patrie, de Constitution. J'espere cependant que dans la suite j'en tirerai quelque parti.... Je vais tenter de nouveaux moyens pour empêcher les progrès du Géniedu bien sur les terres de France. Et vous, sieur Grippe-fou, allez vous amuser, si vous le pouvez, dans mon Empire. Vous pouvez entrer là-bas dans ce grouppe qui danse à la lueur du flambeau des Furies, au son d'une musique infernale, à-peu-près comme celle de l'Opéra. Ce grouppe est


Note:

(1) Il y a quelque tems qu'on a vu au Palais Royal une lettre du Diable à M. de M...., dont nous ne connaissons point l'Auteur.


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composé de gens qui sympatiseront trés-bien avec vous, ce sont des Greffiers, des Procureurs, des Tailleurs , des Braconniers, des Corsaires , des Commis aux barrieres, d'accapareurs de bled, de Commissaires de quartier, d'Huissiers Royaux, de Conseillers au Parlement, de Rats-de-cave, de femmes du monde, de Filous, de Mouchards , & de M. &c. &c. &c.

Par J. B. S. FIN

A PARIS, chez NYON le jeune, Libraire , Pavillon des quatre Nations ; & de l'Imprimerie de N. H. NYON , rue Mignon, I789.


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